Yann Venner, l’un des 30 auteurs de l’ouvrage « Marche à l’Ouest – Le journal d’un déconfiné » nous a transmis le chapitre qu’il a écrit, où le personnage principal remonte la vallée du Léguer depuis la côte…

Petits trésors en Trégor

De Trébeurden à Loguivy-Plougras

Erwan Le Trec’h, journal d’un déconfiné in « Marche à l’Ouest »

Ouvrage collectif publié en 2021 par l’AEB (association des Écrivains de Bretagne) Chapitre 7.

 

La nuit passée au camping de Roz ar Mor a été bénéfique. Sommeil profond et récupérateur. Je me suis endormi hier soir avec le doux bruit de la mer, à cent mètres en contrebas. La marée était haute ; j’entendais rouler sur la plage de Pors Mabo ses petits galets, rolling stones ballotés par le flux et le reflux. De quoi bercer une dizaine d’heures un sexagénaire emporté par des senteurs d’iode. La chambre du petit bungalow en était imprégnée.

La patronne du camping, munie de son masque à fleurs qu’elle est fière d’avoir confectionné elle-même, me prépare un solide petit déjeuner que je prends en plein air à huit heures du matin, sur la terrasse qui domine la plage. Au loin, la baie de Lannion. Soleil frais mais ciel dégagé avec un petit vent d’Est. Hâte de me mettre en route et de remonter le GR 34 vers la vallée de Goas Lagorn entre Trébeurden et Lannion. Là, vit une famille d’éleveurs de chèvres et de vaches. Christophe et Amandine vendent leur production sur les marchés locaux et peut-être aurai-je la chance d’acheter du fromage de chèvre.

Une heure plus tard, j’arrive sur les lieux, de fort belle humeur, la vue rassasiée tout au long de ce chemin des douaniers d’où l’on aperçoit la commune de Trédrez-Locquémeau, et dans le lointain le département du Finistère, les plages de Guimaëc, Locquirec, Carantec – jusqu’à l’île de Batz.

Le couple est là, près d’un long et grand bâtiment moderne, accompagné de leurs deux petites filles. Leur papa a fini la traite et prépare les litières. Leur mère conduit le troupeau de soixante chèvres en contrebas, près d’un joli ruisseau qui va se perdre dans l’eau salée de la Manche. Fortes odeurs de foin coupé, de chèvrefeuille qui borde les chemins. Et c’est tout à mon aise que j’achète ensuite – après l’avoir goûté – le chèvre à la sarriette et celui au piment d’Espelette. Viatique pour la journée avec la demi-baguette prise au camping. Les deux petites rient très fort en me voyant faire le pitre et rouler des yeux devant elles. Je prends le temps de leur tirer discrètement le portrait en quelques coups de crayon. Puis, je prends des photos.

Christophe et ses animaux entretiennent la vallée qui borde la plage de Beg Leguer ; les seize vaches Pie Noire et leurs veaux pâturent au calme sous les frondaisons, sur des prairies surplombant la mer. De nombreux pacages, parcourus de rus, dessinent un idyllique paysage au milieu duquel trône une discrète et jolie chapelle sous la protection de Sant Ethurien, saint breton venu de Celtie. Les chèvres, elles, broutent à loisir et régulent la poussée anarchique des végétaux.

Je quitte cette dynamique famille de Trébeurden et poursuis mon chemin, le long du Léguer, fleuve granitique aux eaux couleurs de thé. En trente ans, ce modeste cours d’eau (long tout de même de 58 kilomètres) a connu pollutions, destructions par l’ammoniaque, nitrates, pesticides, la tempête d’octobre 1987 ; et la mort de presque tous ses poissons. Aujourd’hui, grâce aux efforts de tous, associations, élus, agriculteurs et pêcheurs, je peux longer ce fleuve labellisé rivière sauvage et arriver à Lannion après être passé par le petit port du Beg Hent. Mes mollets dansent sur les galets, frémissent de joie.

Insolite balade. Et ce soleil, intrépide ! J’aurai marché tout ce matin en remontant cette rivière, la plus sauvage de Bretagne. Et puis voici Lannion, son chemin de halage où l’eau salée échoue aux portes de la ville. C’est jeudi ; jour de marché. Je hâte un peu le pas, perdu dans mes pensées. Mon sac à dos pèse sur mes épaules, quand un quidam masqué m’aborde.

– Bonjour Monsieur. Vous ne portez pas de masque ? Vous savez que c’est vivement recommandé !

– Oui, bonjour. Mais le confinement n’a pour moi que trop duré. Et vous montrer mon visage n’a rien de répréhensible, vu que nous nous tenons à distance.

– Soit, Monsieur, mais les règles sanitaires sont les règles !

– Soit, Monsieur, mais les sanitaires m’attendent ! Un besoin urgent ! Et que la santé vous inonde !

Et je laisse là le bonhomme qui vacille d’un pied sur l’autre tel l’âne, ou l’âme de Buridan.

Je me dirige alors vers Plouaret, longeant toujours le Léguer, espérant y voir quelques saumons remonter son cours. Des insectes nombreux, diptères, coléoptères et autre gent ailée, s’agitent en courses nerveuses au-dessus de la surface argentée – parmi l’ombre et la lumière ; au détour d’un méandre, j’entends coasser une rainette, à l’abri d’un roseau. Chantonne l’eau qui file sur les pierres moussues. Les berges sont bien entretenues, cela fait plaisir.

Et voici Plouaret, qui apparaît au loin, après trois heures de marche rapide. Il est temps de poser sac à terre et de me sustenter. Ma gourde remplie ce matin au camping est à sec. Je la plonge, en toute confiance, dans la rivière ; son eau est claire. Puis dévore – après avoir longuement bu – le fromage et le pain – essayant de mâcher calmement, de ne pas écraser trop vite de mes mâchoires d’ogre, toutes ces molécules, cette noble matière. Et je pense à mon père, Yvon Le Trec’h, ce boulanger timide qui m’éleva avec douceur à la hauteur humaine. Anna, ma douce mère, emportée par un cancer alors que j’atteignais mes dix-sept ans. Rumination psychique, coup de blues. Je m’allonge et m’endors, la tête tournée vers un passé qui ne passe pas.

Un étrange signal me réveille. Le cœur haletant au moindre clapot de l’eau, mes yeux fixent la zone en mouvement. Le reste du monde n’existe plus, j’ai rarement été dans un état de concentration si intense, à l’écoute de mes sens.

Et d’un coup, une tête surgit de l’eau, me fixe du regard. Deux ou trois secondes passent et la tête disparait sous la surface, sans presque de bruit, sans presque de remous. D’un geste fluide, furtif. Une loutre. Elle ne m’a pas laissé le temps de me saisir de mon appareil photos. Instant magique qui me remet debout. « Le beau est ce qui donne à vivre l’innocence du monde », écrivait Guillevic. Ce poète bien né a raison.

Ô digne loutre, chien d’eau, ki dour en breton ! Je tiens ta tête en moi et te couvre d’amour ; tu es en moi comme une emprise. Grâce à toi, je vais poursuivre ma route. Faute de saumon à observer, tu vas être mon guide. J’ai entendu parler de « la convergence des loutres », une association culturelle qui siège à Loguivy-Plougras. En route, bonne troupe !

Et me voilà sur la départementale 11, après avoir traversé le gros bourg de Plouaret et rempli de nouveau ma gourde. Pouce tendu, en cette fin d’après-midi, je ne tarde pas à monter dans un étrange véhicule. Une bétaillère qui va justement à Loguivy-Plougras. C’est un marchand de bestiaux qui revient de l’abattoir de Lannion où il a livré une dizaine d’agneaux. Sort cruel qui me fend l’âme ; mais devant cet homme si sûr de lui et content, je garde le silence. On parle de ce confinement violent qui nous a mis tous à terre. Lui, coûte que coûte, est convaincu de son métier.

– Tu vois, c’est simple ! Ou je bosse, ou j’me tire une balle ! Tu vois une autre solution ?

Non, je ne vois pas, et reste silencieux. On approche du bourg.

– J’te dépose où, mon vieux ?

– J’vais vers le Quinquis, puis au Dresnay.

– Moi, j’vas sur Plougras, alors j’te laisse près d’l’église ça ira ?

– Trop aimable, et merci encore. Kenavo !

– Kenavo. Ma femme m’attend, j’suis à la bourre et tu sais ? Il y a deux sortes de personnes à ne pas faire chier dans la vie : Les Bretons, et surtout…les Bretonnes !

Et l’olibrius de partir dans un rire gras qui lui barre toute la face, ses petits yeux confits cachés dans la graisse de ses lourdes paupières. Je ne le juge pas, c’est un travailleur qui a fini sa journée. Il a bon cœur. Tout le monde ne prend pas un auto-stoppeur de nos jours.

La maison de « La convergence des loutres » est fermée. Dommage. Mais devant le bâtiment, ancienne école privée tenue par des religieuses, en bord de route, sur un terrain privé que les propriétaires ont délaissé, un jardin collectif, voire partagé, se tient là avec un grand panier d’osier tressé, qui invite à regarder tout autour. Plantes médicinales avec leurs petits panonceaux d’ardoise, sur lesquels on peut lire : bourrache, menthe poivrée, gunnera – plante verte imposante par sa taille. La boîte aux lettres, joliment peinte, signale aussi le siège d’une autre association « Si les sardines avaient des ailes. » Invitation au rêve, à l’insolite et à la poésie. Je photographie les lieux alentours, le nez empli de tous ces arômes végétaux réchauffés par le soleil du soir. Il faut faire savoir que des créateurs, des artistes existent, dans chaque village, chaque hameau, chaque bourg de ce merveilleux Trégor. Je me promets de diffuser bientôt ces images, quand je serai de retour à Saint-Malo.

Pour l’heure, je reprends ma marche, direction Le Quinquis ; « un simple jardin » annonce une pancarte. J’ai mis ma casquette et mes lunettes de soleil. Quatre kilomètres plus loin, j’agite la petite cloche à l’entrée. La récompense est là. La bâtisse offre tout autour d’elle des ares entiers de fleurs, de plantes, d’arbres et d’arbustes irrigués par un minuscule ru. Des serres avec semis, plantes en pots, systèmes d’arrosage, annoncent que le travail accompli ici est fait par des professionnels. Avec de belles trouvailles pour faire grimper les haricots, une sorte de géode en forme de boule géante qui abrite des plants de tomates, d’herbes aromatiques. Une vieille caravane où poussent divers plants, des carrés de fraises bien paillées, tout un univers entouré d’arbres qu’un vent léger agite gaiement. Les travailleurs de la terre sont bien occupés et prennent cependant le temps de m’offrir un verre de thé à la menthe ; menthe nana du jardin, cela va de soi. Je leur achète une tisane valériane – passiflore, que j’utiliserai plus tard, en cas d’insomnie.

Mais en cet instant, mes yeux sont grand ouverts sur cette oasis, nichée malheureusement, au milieu de champs de maïs ; mais protégé par de longues bandes de plastique dont des particules anciennes volettent et polluent le chemin poussiéreux.

Je suis presque au but : voilà l’ancienne école du Dresnay transformée en gîte. Je visiterai le hameau demain. Pour l’heure, une bonne douche m’attend. Et un bon lit.

Quand je gravis, à l’arrière du bâtiment, les vingt et une marches métalliques de mon logis, je me récite ces vers :

Le soleil, aujourd’hui,

Je me le suis donné.

J’en ai mis plein mes poches

Et dans d’autres endroits

Où mes mains ne vont pas.

Je peux escalader

Ce qui me séparait.

Je peux montrer aux gens

Comment c’est, la lumière.

Guillevic, toujours Guillevic. Bonne nuit, les petits.

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